ET IN ARCADIA EGORien de ce qui concerne les BERGERS DARCADIE de Poussin ne peut nous laisser indifférents: aussi éloignée de la "solitude" que de la confusion, héritièrs de lhumanisme dAlberti et préfigure de David ou de Puvis de Chavannes, une telle composition est un solennel du classicisme. Linscription concise qui la motive a inspiré, ces dernières années, dassez chaudes discussions résumées par M. Weisbach dans la Gazette des Beaux-Arts décembre 1937. Plusieurs faits essentiels se dégagent de cette étude: I. La phrase ET IN ARCADIA EGO nous apparaît pour la premiére fois dans un tableau du Guerchin conservé à la Galleria Nazionale de Rome, elle y est gravée sur un bloc de maçonnerie et commente un crâne que deux bergers contemplent, appuyés sur leurs bâtons; on la retrouve ensuite, vers 1620-1630, dans une première version du tableau de Poussin recueillie par la Collection du Duc de Devonshire à Chatsworth; elle se lit enfin au centre du célèbre tableau du Louvre; son origine est oubliée, "tout donne à croire que cétait là, à lépoque, un dicton très connu, dont nous ignorons la source", cette source nest pas antique, elle devrait être recherchée, sans doute, dans la littérature humaniste néo-latine et pourrait étre contemporaine des peintres. II. Le sens de la phrase ET IN ARCADIA EGO est incertain. "Linterprétation quon (en) a donné généralement, au cours des temps" est la suivante: Moi aussi, jai vécu en Arcadie, et jy ai connu le bonheur; elle se trouve chez Goethe, Schiller, Nietszche, pour ne citer que quelques grands noms, mais elle est déjà, à peu de choses près celle du biographe et ami de Poussin, Felibien, qui écrit: "Par cette inscription on a voulu marquer que celui qui est dans cette sépulture a vécu en Arcadie, et que la mort se recontre parmi les plus grandes félicités". Mais, M. Erwin Panofsky, dans Philosophy and History essays presented to Ernest Cassirer, Oxford, 1936, rompt avec la tradition, "le mot ET ne peut se rapporter quà IN ARCADIA et non point à EGO. Si lon veut commenter correctement le tableau du Guerchin, il faut suppléer le verbe SUM et donner pour sujet à ce JE SUIS, le crâne qui symbolise la Mort abstraite", on doit donc lire: "Moi, la Mort, jexiste même en Arcadie". Cette lecture serait également valable pour la première version de Poussin, qui expose un crâne sur son sarcophage. Pour le tableau du Louvre, dont le monument est dune entière nudité, le sens devrait être un peu modifié: "ce serait le tombeau lui-même qui parlerait" : une telle interpretation que M. Panofsky a maintenue, défendue et précisée en réponse à M. Weisbach dans le numéro de mai-juin 1938 de la Gazette des Beaux-Arts, serait confirmée par la paraphrase de Bellori: "Et in Arcadia ego, cioé che il sepolcro si trova ancora in Arcadia, e che la Morte ha luogo in mezzo le felicità". Enfin, M. Weisbach propose une troisième lecture: le mot ET se rapporterait à IN ARCADIA comme le pense M. Panofsky, mais cest bien le mort qui parlerait et proclamerait: "Même en Arcadie, jai dû souffrir la mort", cest-à-dire: "Même en Arcadie le pays du bonheur, moi, le mort, je nai pas été épargné par la Mort" ou plus explicitement encore: "Moi aussi, qui ai joui du bonheur en Arcadie, jai dû subir la mort, et je gis dans ce tombeau". Il nest peut-être pas inutile de verser une pièce nouvelle à ce dossier dune inscription illustre Le graveur allemand de la Renaissance Heinrich Aldegrever (né à Paderborn vers 1502, résidant à Soest jusquen 1555), a laissé un portrait gravé du chef des Anabaptistes Jean Beuckelsz, dit Jean de Leyde, exécuté après la mort du personnage qui fut supplicié le 27 janvier 1536. Or, cette estampe, qui pose bien des problèmes curieux (Cf. Emile GAVELLE. Cornelis Engebrechtsz. Lille, 1929, p.328), est cornée dun distique singulièrement proche du texte dont Poussin a fait la fortune; le roi chimérique qui était mort dans les souffrances après un règne éphémère dont il avait voulu faire un Age dOr, sadresse au spectateur en "beaux vers mélancoliques":
Confrontée à celle du Guerchin et de Poussin, cette inscription suggère les remarques suivantes:
Une telle constation ne nous invite-t-elle pas énergiquement à repousser lhypothèse de M, Panofsky qui entend chez le Guerchin et Poussin la voix inhumaine dune entitié: la Mort ou le Tombeau? Enfin, la netteté de lopposition de lopposition établie chez Aldegrever entre le passé et le présent, entre la vie et linguérissable nostalgie du mort, ne nous conseillerait-elle pas, en quelque mesure, de rejeter la solution conciliante mais un peu laborieuse de M. Weisbach qui affaiblit le contraste en diluant la pensée? La lecture traditionnelle, qui dans nos tableaux, rattache ET et EGO, nest-elle pas encore la meilleure? Les philologues, M. Weisbach le note, ny verraient pas dopposition absolue, "si ce rapprochement correspondait à une corrélation de faits", mais dans létat actuel de nos connaissances il faudrait sen tenir à un "non liquet". Cette obscurité navait gêné, jusquà présent, aucun des lettrés, grands ou petits, qui avaient adapté la formule à leurs nostalgies humanistes . Ne faut-il pas, maintenant, lire comme eux, en précisant un peu: "Moi aussi, jai vécu dans lArcadie heureuse et je suis mort." Très finement, M. Panofsky a donné comme ancêtres à nos bergers les Trois Vifs en contemplation devant les Trois Morts. La gravure dAldegrever nous inviterait à rattacher linscription: ET IN ARCADIA EGO aux épitaphes hardiment antithétiques du Moyen-Age et de la Renaissance.
Robert GAVELLE
Bulletin de la Société dÉtudes du XVIIe siécle (Number 18; 1953)
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