LA GÉNÉALOGIE DE PIERRE PLANTARD

© Octonovo
(Actes du Colloque 2012)

English Translation

Pour les mauvaises doctrines, je pensais déjà connaître assez ce qu'elles valaient, pour n'être plus sujet à être trompé ni par les promesses d'un alchi­miste, ni par les prédictions d'un astrologue, ni par les impostures d'un magi­cien, ni par les artifices ou la vanterie d'aucun de ceux qui font profession de savoir plus qu'ils ne savent.

René Descartes


1 Introduction

Au sein de la mythologie de Rennes-le-Château et du Prieuré de Sion, les prétentions dynastiques de Pierre Plantard occupent une large place A l'origine, le créateur du Prieuré de Sion revendique une filiation inin­terrompue qui fait de lui le prétendant à la succession des rois mérovin­giens, plus ancienne dynastie royale de France, s'octroyant ainsi une noblesse on ne peut plus prestigieuse au sein de la noblesse française. Au-delà des origines, c'est toute la filiation jusqu'à lui-même qui est réinventée avec des intentions fabuleuses.

Reconnaissons que Pierre Plantard ne fût pas le seul artisan de cette for­gerie et c'est probablement là un fait qui mérite d'être souligné. Sa créa­tion lui échappa rapidement et l'ampleur qu'elle prit fût en partie indé­pendante de sa volonté et surtout, de ses projets.

Gérard de Sède, qui en 1974 souhaitait régler quelques comptes avec son documentaliste, s'amusa à faire descendre les Mérovingiens d'extra-ter­restres. Ceux qui l'ont côtoyé reconnaissent bien là son caractère et surtout son humour.

Mais ce sont surtout les auteurs de l’Enigme Sacrée qui, souhaitant don­ner un sens magdalénien à leur propre mystagogie, complétèrent cette création originale en affirmant le lien qui unissait le roi, probablement légendaire, Mérovée (1) à la lignée de David via l'union de Jésus-Christ et de Marie-Madeleine, affirmation qui devait rencontrer un écho favo­rable, en particulier auprès d'un public anglo-saxon. Cette invention, car Henry Lincoln a confirmé à plusieurs reprises qu'il s'agit bien là d'une création, a eu un succès certain, au point de devenir l'axe central du fameux best seller de Dan Brown.

Il ne s'agit pas ici de retracer l'itinéraire d'une idée qui a, purement et simplement, échappée à son créateur pour évoluer, sous des influences totalement indépendantes et extérieures, vers une forme éloignée du projet initial, vers un mythe ésotérique moderne, mais bien de rappeler, une fois encore, la réalité des faits.

Il convient de préciser deux points méthodologiques. D'abord, s'agis­sant d'étudier des affirmations dynastiques normalement réglées par le droit salique, cette étude porte essentiellement sur la succession paternelle. D'autre part, Pierre Plantard ayant été convaincu à plu­sieurs reprises de mythomanie et de créations de faux documents, j'ai choisi de mener mon enquête indépendamment de ses propres affir­mations.


2 Généalogie générale

Notre étude commence au XVIIe siècle, avec l'installation à Sémelay (Nièvre) de Jean Plantard (1623-1650) et de son fils Louis (1645-1673). Il est à noter que je n'ai pas trouvé d'élément qui permette de savoir de quel endroit provenait alors cette famille.

Louis Plantard eut trois garçons et une fille (Irmine, née à Sémelay en 1672). L'ainé, François (1667-1732) fût à son tour père d'au moins deux enfants dont Jean, l'ainé.

Jean (1692-1746) épousa Madeleine de Rosset. La présence d'une particule dans notre contexte mérite qu'on s'y arrête. On trouve facilement deux homonymes prestigieux. François de Rosset (1571-1619), homme de lettre d'origine provençal qui connut le succès au XVIIe siècle et André Hercule Marie Louis de Rosset de Rocozels de Fleury (1767­-1810), issu d'une famille d'origine lorraine, duc, premier gentilhomme de la Chambre du Roi qui connut les vicissitudes de la Révolution et mourut sans descendance.

Dans les deux cas, Madeleine, l'épouse de Jean Plantard, n'est pas apparentée tout comme elle ne semble pas avoir bénéficié d'un statut social particulier.

Si l'on continue à dresser la filiation du fondateur du Prieuré de Sion, parmi leurs six enfants, on passe à l'aîné, Jean (1716-1782), homonyme de son père, qui sera à son tour le père de trois fils et de quatre filles issus de deux mariages. C'est le second de ses fils, issu du premier mariage, seconde entorse apparente au droit d'aînesse, qui perpétue la lignée.

De Pierre (1739-1790), laboureur au hameau de Vernay, paroisse de Sémelay, nous passons à son ainé François (1761-1806) qui partagera avec son frère l'héritage des quelques champs familiaux et exercera lui aussi la profession de laboureur puis à nouveau à son aîné, Jean (1784 – ?) (2).

Jean bénéficie du meilleur statut social apparent, celui de propriétaire ter­rien au hameau de Verney, marié à Marie Clément, fille d'un autre pro­priétaire au village voisin de Bois-de-Mary, mais cette union semble avoir mal tourné puisque leur fils aîné, Jean (1809 – ?) (3) exercera la profession de journalier. C'est à partir de cette date, et probablement parce qu'ils n'ont plus d'attaches immobilières sur place, que la famille Plantard va quitter Sémelay. On retrouve Jean domicilié à Remilly en 1877.

C'est son cinquième fils, Charles Plantard (Sémelay 1841 – ?) (4), qui est le grand père du Grand Nautonier. Il exerce d'abord la profession de domestique à Châteauneuf (Mars-sur-Allier), puis de journalier domici­lié à la Beurrière de Magny-Cours puis à la Machine. Il disparaît sans laisser de traces, abandonnant ses trois enfants, dont l'ainé Pierre.


3 Pierre (1877-1922)

Le père de notre sujet portait le même prénom. Il est né à Magny-Cours (Nièvre) le 11 octobre 1877. Il aura deux frères, Louis (1881-1952) et Etienne (1884-1963) et c'est avec eux que la famille Plantard va quitter la Nièvre puisqu'ils le suivent à Paris dans les années 1900.

On le retrouve d'abord résidant à une trentaine de kilomètres de Sémelay, commune de la Machine, en 1897 où il exerce la profession de mineur dans l'exploitation de houille Schneider.

Ajourné du Service National en 1898, il sera déclaré apte en 1899 et incorporé au 37e Régiment d'Artillerie comme 2e canonnier (16 novem­bre 1899) avant d'être mis en disponibilité (30 septembre 1900) en application de la loi du 24 juillet 1889 (5).

Il nous reste de lui ce signalement : cheveux châtains, yeux gris, nez long, bouche moyenne, menton rond, visage ovale, taille 1,76m.

Il exercera ensuite la profession de valet de chambre et/ou de maître d'hôtel (6), d'abord à Jouy-en-Josas (1906), puis à Paris VII, 46 ou 47 rue de Varenne (7) (1910-1912). C'est dans cet arrondissement qu'il se marie avec Amélie, Marie Raulo (8).

Mobilisé (6 août 1914) au sein du 59e Régiment d'Artillerie, il passe successivement au 81e Régiment d'Artillerie Lourde (7 mai 1917) puis au 71e Régiment d'Artillerie Lourde (lei août 1917) avant d'être démo­bilisé (31 août 1919).

A l'issue de la première guerre mondiale, il reprend son emploi de valet au service de la famille.

C'est à cette occasion qu'il sera victime d'un accident mortel, décrit dans le registre des mains courantes du commissariat de police.

Pierre Plantard n'aura donc pas réellement connu son père


Le cas particuliers de l'abbé Plantard

Pierre Plantard fera parfois référence à son parent, l'abbé Pierre, Marie, Joseph Plantard, vicaire de la basilique Sainte-Clotilde de Paris.

Celui-ci est né le 19 juillet 1872 à Camoël (Morbihan), fils de Jacques, Marie, forgeron (né en 1832) et de Marie, Julienne Gilloury (née en 1840).

Il fait ses études secondaires au lycée Saint-Martin de Rennes puis ses études ecclésiastiques au grand séminaire de Limoges où il est ordonné prêtre le 29 juin 1898. Il occupera différentes fonctions:

1898-1902: Vicaire à Saint-Léonard, diocèse de Limoges
1902-1903: Surveillant à Sainte-Croix de Neuilly
1903-1914: Missionnaire au Nouveau-Mexique (Etats-Unis)
1914-1919: Mobilisé aumônier des formations sanitaires à Arcachon (Gironde)
1919-1922: Vicaire à Rochechouard – Limoges
1922-1929: Curé à Conjeux, diocèse de Limoges
1929-1932: Professeur à Saint-François de Salles, Evreux
1932-1935: Aumônier et vicaire auxiliaire, Arcueil
1935 (1er février): Aumônier de l'hôpital militaire Percy à Clamart
1938 (29 janvier): Vicaire de la basilique Sainte-Clotilde, à Paris

Sa généalogie peut être résumée ainsi :

• Pierre, né vers 1735 à Péaule (Morbihan), marié à Angélique Seignard, d'où :
• Jean-Marie né en 1768, marié à Marie Leroy, d'où :
• Pierre Marie, né en 1806, marié à Jeanne Bourse, d'où :
• Jacques Marie, né en 1832, marié à Julienne Gilloury, d'où :
• Pierre Marie Plantard.

Il est assez évident que ces deux homonymes ne sont pas apparentés et qu'il y a là, encore une fois, une fable dont le bon vicaire de Sainte-Clotilde n'est certainement pas le responsable.


4 Quelques impressions personnelles en guise de conclusion

J'éviterai de gloser sur le caractère très commun de la généalogie de Pierre Plantard vis-à-vis de ses prétentions dynastico-ésotériques. Je préfère souli­gner le fait qu'un phénomène tel que Pierre Plantard est en réalité issu d'une famille tout à fait ordinaire.

On notera en particulier que l'ordre de succession dynastique, le droit d'aî­nesse, n'est pas respecté à plusieurs reprises. Ce sont là des éléments facile­ment vérifiables et on s'étonne que Pierre Plantard se soit laissé aller à broder sur un sujet où, avec un minimum de réflexion, il pouvait s'attendre à être très facilement contredit.

L'exemple du vicaire de Sainte-Clotilde se révèle être un énième mensonge qui en dit long sur l'opportunisme du mythomane Plantard, son absence de scrupules et aussi l'absence de soin qui présidait à l'élaboration de ses fantas­magories. J'ai bien peur qu'à l'analyse rationnelle, la seule intelligence que l'on puisse trouver au sein des mythes générés par le Grand Fumiste soit celle de Geneviève Beduneau.


(1) Selon Grégoire de Tours «certains prétendent que de la lignée de Chlodion est sortie le roi Merovech» mais son existence n'est attestée par aucune source contemporaine. L'affirmation des auteurs de l'Enigme Sacrée selon laquelle Chlodion le Chevelu aurait nommé son beau-fils sans respecter la loi salique est considérée comme peu vraisemblable.

(2) A une date postérieure à la naissance de Manette, le 13 novembre 1830 et au mariage de son fils ainé le 9 septembre de la même année.

(3) A une date postérieure à la naissance de Charles, 17 septembre 1841.

(4) A une date postérieure au décès de son fils Pierre, 30 aout 1922.

(5) La loi du 24 juillet 1889 est relative à la protection de l'enfance. Charles Plantard, le père ayant été déclaré absent par un jugement du tribunal de Nevers le 14 novembre 1899.

(6) Les intitulés de sa profession varient en fonction des sources.

(7) Avec son frère Etienne.

(8) Amélie, Marie Raulo: née le 12 janvier 1884 à Nantes (Loire-Atlantique), fille d'Athanase et d'Anne, Marie Evain. Décédée le 18 février 1965 à Redon (Ille-et-Vilaine)

(9) La famille Elisseieff était originaire de Russie et avait fait fortune dans l'épicerie fine. Ils avaient quitté leur pays à l'occasion de la révolution bolchevique.





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